
“ Brazil ”, ça vous dit quelque chose ? Le magazine du cinéma “ sans concessions ” avait fait parler de lui il y a quelques années, notamment lors de son procès avec Luc Besson, qui l’accusait de diffamation. Mais “ Brazil ”, c’était avant tout une revue de passionnés bien décidés à conserver leur libre arbitre dans une presse française ou la communication grignote le journalisme. Beaucoup ont regretté la disparition de cet ovni médiatique. Aujourd’hui ils peuvent se réjouir. Après s’être consacré exclusivement à son magazine de musique “ Crossroads ”, Bandits Company relance l’aventure “ Brazil ”. Rencontre avec Christophe Goffette, son rédacteur en chef.
REF : Qui est Bandits Company, la société qui édite ce magazine ?
Christophe Goffette : C’est une société d’édition indépendante montée voici bientôt huit ans. Nous publions essentiellement des magazines, mais faisons aussi de l’événementiel : la Crossroads Night à l’Olympia (le plus grand concert jamais organisé là-bas), une Monty Python Party au Grand Rex en présence de Terry Jones et Terry Gilliam, etc. Tout ce qui nous motive est à la fois une envie de partage, un petit quelque chose de “ don quichottesque ”, avec de vrais morceaux de militantisme dedans. Les magazines sont vraiment la réunion de personnes, ce sont des aventures humaines avant toute chose.
REF : Pouvez-vous nous présenter “ Brazil 2 ” ?
C. G. : On me demande souvent ce que sont les lignes éditoriales de nos magazines et je réponds que ce sont plutôt des diagonales, si possible avec un petit côté desprogien ! Ne pas se prendre au sérieux, mais le faire sérieusement. Ne pas faire de concessions. Ne pas être l’outil d’un marché, d’un business. Avoir toujours un point de vue, ou plutôt une multitude de points de vue, autant que de rédacteurs présents dans l’aventure. La part humaine est importante, j’aime que mes magazines comportent des défauts, ça les rend vivants. Nous sommes aussi allègrement et régulièrement de mauvaise foi, une mauvaise foi totalement assumée, je précise…
REF : Et au niveau des rubriques ?
C. G. : Cela bouge tout le temps, il peut arriver qu’une rubrique nous paraisse primordiale, incontournable. Et puis, au bout de trois numéros, elle disparaît déjà. Parce que tout a une fin, finalement. Et en raccourcissant la vie de certaines rubriques, on garde… l’envie. L’envie de progresser, d’évoluer, d’offrir. Ces magazines sont un vrai acte de générosité. Il y a beaucoup à lire. Je dis souvent que ce sont “ des magazines à lire ”, pour bien nous placer en dehors du “ marché ” actuel, où la presse doit se grignoter, se feuilleter, puis finir à la poubelle. Nos magazines ne sont pas des catalogues de pub, ce ne sont pas des en-cas ou des plateaux TV, mais plutôt de bonnes grosses bouffes, gargantuesques au possible. “ Brazil ”, c’est du cassoulet à la chantilly, parfois, il faut aussi veiller à ne pas écœurer les lecteurs…
REF : Qui écrit pour le magazine, d’ou viennent les rédacteurs ?
C. G. : La plupart du temps, c’est la revue qui vient aux rédacteurs et non l’inverse. Ecrire dans “ Brazil ” - ou “ Crossroads ”, c’est un peu faire acte de résistance, c’est un peu laisser son libre arbitre reprendre ses droits. Je tiens à protéger du mieux que je peux les gens qui participent à la revue, à ne pas les laisser être influencés par le système, les attachés de presse, etc. Les gens qui écrivent dans nos magazines sont de toutes régions, de tout âge et de toutes origines. Il n’y a aucune règle, sauf peut-être que ce sont rarement des journalistes professionnels. La plupart ont un autre métier, qui les fait vivre. Avantage : ils écrivent avant tout pour le plaisir, pas pour remplir leur assiette. Rien que ça, c’est une grosse différence par rapport aux autres magazines. Un autre point important est de réduire d’une part la distance entre nous et les artistes (on ne les prend ni de haut ni de bas) et d’autre part, entre nous et les lecteurs, même équation. De fait, cela rapproche donc lecteurs et artistes, ce qui est un vrai bonus rédactionnel. D’ailleurs, des personnalités participent régulièrement à la revue. Dans le numéro 1 de “ Brazil2 ” actuellement en kiosques, il y a Terry Gilliam, bien sûr, et CharlElie Couture. Dans le numéro 2 il y en aura d’autres…
REF : Pouvez-vous nous parler de la première aventure “ Brazil ”, comment et pourquoi s’est-elle finie ?
C. G. : Le point de départ est toujours le même : on se dit qu’il n’existe pas de magazine comme on aimerait en lire, alors on le fait nous-mêmes. C’est aussi simple que ça. “ Brazil ”, quelque part, c’est un peu l’enfant hybride de “ Starfix ”, de “ Métal Hurlant ”, de “ Fluide Glacial ” et pourquoi pas aussi de “ Actuel ”, sans pourtant faire penser concrètement à aucun de ces magazines, sauf “ Starfix ” bien sûr, puisque c’était une revue de cinéma. D’ailleurs, deux membres de notre rédaction étaient de l’aventure “ Starfix ”. Un beau matin, nous avons créé “ Brazil ” donc…Le magazine a fait du bruit, surtout pour ses procès. Mais vraiment, je préfère qu’on retienne avant tout notre amour du cinéma. Ces portraits au vitriol ou ces articles un peu virulents, parfois ils n’existent que parce que nous aimons le cinéma à la folie. L’un sans l’autre, cela n’aurait aucun sens. Des complications administratives m’ont forcé à intégrer “ Brazil ” à “ Crossroads ”, notre magazine de musique. “ Brazil ” ne s’est donc pas réellement arrêté, en fin de compte. Mais on nous disait toujours : “ oui, oui, c’est une revue de musique ”. Or, si “ Crossroads ” est aujourd’hui très prescripteur par rapport au monde de la musique, dès qu’on voulait faire bouger les choses côté cinéma, on nous ressortait la rengaine du magazine de musique avant tout. J’ai donc décidé de repartir à l’assaut du marché de la presse ciné et comme “ Brazil ” est l’un des films pour lesquels on ne pourrait pas imaginer de suite, le nom de “ Brazil2 ” était tout trouvé. En plus, ça a bien fait marrer Terry Gilliam, alors…
REF : Que pensez-vous de la presse cinéma actuelle ?
C. G. : Pas grand-chose. Il y a d’un côté des magazines de publi-rédactionnel plus ou moins agréables à feuilleter, “ Première ”, “ Studio ”, “ Ciné-Live ”… Tout le monde s’en fout et leurs ventes s’écroulent de façon logique. Quand on n’apporte plus rien par rapport à n’importe quel site Internet, on peut toujours offrir un maillot de bain, une casquette ou que sais-je, les gens finissent par se lasser, à juste titre. Il y a ensuite des magazines spécialisés, mais tous racolent plus ou moins du côté des séries TV et font du jeunisme exacerbé. Franchement, j’ai essayé de lire “ Mad Movies ”, un fanzine puis magazine avec lequel j’ai pourtant grandi, c’est littéralement imbitable. Ensuite, il y a la paire d’intellos “ Positif ”, “ Les Cahiers du Cinéma ”. Je lis “ Positif ”, c’est d’ailleurs la seule revue française de cinéma que j’arrive à lire, même si je les trouve exagérément compliqués parfois. Ça me rappelle l’école, les explications de texte, ce genre de choses. Je ne suis pas persuadé que les grands metteurs en scène aient autant réfléchi aux petites choses qui composent leurs grandes œuvres. Je crois que leur approche est avant tout viscérale, organique. On peut avoir un fond, un point de vue, un discours, sans que cela nécessite une thèse de 300 pages. Dans “ Brazil ”, on essaye de garder cette espèce de fraîcheur qui consiste à laisser ses tripes et son cœur parler, plutôt que son cerveau…
REF : Votre point de vue sur l’évolution du cinéma français ?
C. G. : Je n’ai pas grand-chose de nouveau ou de très intéressant à dire, malheureusement. On sait tous que ce sont maintenant les chaînes de télévision qui financent les films. On doit donc pouvoir les montrer en prime time, entre deux spots de pub, sans choquer aucun membre de la famille. Mais aujourd’hui, on peut aussi faire un film pour pas grand-chose, il y a forcément une génération de réalisateurs qui va se lever, caméras au poing, et foutre la zone. C’est tout ce que j’espère…
REF : Votre point de vue sur le cinéma américain ?
C. G. : Là, on est dans une autre dimension, financièrement parlant. On se retrouve dans un système où, finalement, les revenus de la vente de billets sont de moins en moins importants par rapport aux produits dérivés, aux pré-ventes TV, DVD, au pay per view… Les majors n’ont jamais été aussi frileuses. Tout le monde semble persuadé qu’il est moins risqué de reproduire quelque chose qui a déjà marché, que de créer réellement. On se retrouve donc avec des suites, des remakes, des prequels, des adaptations de bouquins ou de BD à grand succès, des remakes de suites, etc. Par ailleurs, toutes les majors ont leur département de “ cinéma indépendant ”, ce qui leur permet aussi de s’approprier ce marché-là. “ Magnolia ”, “ American Beauty ”, etc., sont présentés comme des films indépendants, presque contre-culturels, alors qu’en fait ce sont des productions de grosses compagnies, simplement sous des labels spécifiques…
REF : Quelques films récents qui vous sont restés en mémoire…
C. G. : Des films récents ou que j’ai vus récemment ? Parce que je continue de rattraper mon retard, de voir tout ce que j’ai pu louper ou mal voir, parce que j’étais trop jeune… Parmi les films récemment produits, il y a “ Tideland ”, “ Avida ”, “ Bug ”, “ Taxidermia ”… Le nouveau James Gray est exceptionnel, dans un genre plus codifié, il fera d’ailleurs la couverture de notre numéro deux. Sinon, je fonctionne beaucoup par période et je reviens souvent sur les incontournables. Récemment, je me suis refait tout Kurosawa, tout Fuller, tout Peckinpah, tout Tarkovski…
REF : Que nous réservez-vous pour les prochains numéros ?
C. G. : Si je le savais (rires)… Le numéro 2, qui paraît le 21 novembre, commence à s’éclaircir, on fait donc notre une avec “ La nuit nous appartient ”, de James Gray, avec Joaquin Phoenix, Mark Wahlberg, Robert Duvall et Eva Mendes. On a un dossier mafia, une grosse interview avec Dario Argento, une autre de Todd Haynes, un dossier sur les 20 films les plus bandants du moment, choix forcément subjectif, il y a une nouvelle rubrique, “ La séance du masochiste ”, dans laquelle Paul Auster se fait gentiment secouer la pulpe. Il y a aussi les premières images de “ Vinyan ”, le nouveau film de Fabrice Du Welz, des papiers sur le festival de Dinard, sur le prochain Romero, sur Scorsese et sa relation à la musique, une interview de Benoît Poelvoorde, une grosse vingtaine de pages de critiques DVD, toute l’actu salles aussi, enfin pas mal de choses, quoi… A noter que comme pour le premier numéro, une édition limitée sera proposée, pour 5 euros de plus, avec un DVD. Pour le numéro 1, il s’agissait de “ Mort de rire ”, génial film d’Alex de la Iglesia inédit en salles. Là, ça devrait être “ Scarface ” et/ou “ L’Impasse ”, tous deux de De Niro avec Al Pacino.
Propos recueillis par David Rich
Pour savoir où trouver Brazil à côté de chez vous, allez sur www.trouverlapresse.com
(pour l’édition avec DVD, taper BRAZIL DVD)
Forum : http://crossroads-brazil.forumactif.com/
Myspace : http://www.myspace.com/banditscompany
